Shika était presque arrivé à Miist comme les lui avaient demandé Alanya et Jupiter. Il pouvait contempler la ville depuis une haute falaise des alentours. Elle possédait de petits bâtiments séparés par des rues aussi petites dans certains quartiers que grandes dans d’autres. Seul deux bâtiments se démarquaient des autres. Le premier était tout simplement immense, il s’étendait sur plus d’une quarantaine de pâtés de maisons, avec une cour couverte d’herbe verte très fine. Plusieurs tours culminaient à une altitude telle que le toit disparaissait dans les nuages. Les murs d’un blanc semblable à celui de l’aura des Elites Blanches rappelaient la pureté de l’endroit. Il s’agissait de l’académie de Miist, où enseignait Romy. L’autre bâtiment, moins haut, moins grand, moins blanc, mais avec une architecture unique, était un bâtiment de trois étages, imposant, magnifique. Il n’y avait aucun doute possible, il ne pouvait que s’agir du palais de Gordius, le régent de Miist. Shika sauta du haut de la falaise et atterris très légèrement sur le sol. Il continua sa route en direction de la cité jusqu’à se trouver devant les portes de la ville.

– Halte étranger, nom et motif de la visite dans la cité de Miist. Shika leva les yeux et vit un énorme garde, aussi grand que large, aussi musclé que le permettait son corps.
– Shika, je viens sur ordre de Dame Alanya, la prêtresse de Daline. Je viens m’entretenir avec le régent de Miist.
– Sur ordre de la prêtresse de Daline, rien que ça ? on entend toute sorte de raison, mais celle-là, on ne me l’avait jamais faite.
– Ce n’est pas une blague. Veuillez me laisser passer je vous prie.
– Certainement pas. Pas avec un motif aussi ridicule. Fafnir, Malcius, venez voir par ici, on a un comique.
– Qu’est-ce qu’il veut Usar ? demanda le dénommé Fafnir.
– Il prétend venir sur ordre de la prêtresse de Daline. Il espère pouvoir entrer avec ça. Le garde partit dans un fou rire qu’il ne put contenir. Il en devint même rouge et s’étouffa de rire.
– Et si jamais il disait la vérité ? demanda Malcius. Comment le vérifier ?
– Jamais nous n’avons reçu de messager de sa part, pourquoi y en aurait-il un aujourd’hui ?
– Je n’ai jamais dit que j’étais un messager. Je suis un mage.
– Tu deviens de moins en moins crédible, dit Fafnir, Une prêtresse qui envoie un mage plutôt qu’un messager, alors que ça n’était jamais arrivé auparavant.
– Ecoutez, je n’ai pas de temps à perdre, soit vous me laissez rentrer, soit j’utilise la manière forte.
– Tu menaces la garde de Miist ? es-tu fou ? nous sommes les meilleurs soldats de l’armée de Miist. Seuls les gardes du corps de Gordius nous surpassent.

Les trois gardes dégainèrent leurs armes, prêts-à sauter sur Shika. Fafnir avait une énorme masse, Malcius tenait une lance aiguisée et pointue et Usar pointait une lame aussi longue que son bras. Fafnir attaqua en premier, lançant en direction de Shika son arme meurtrière. Ce dernier fit un pas sur le côté pour l’esquiver mais Usar se rua sur lui, brandissant son épée, prêt à la rabattre sur sa tête. Shika ne bougea pas cette fois-ci. La lame fendit sur lui aussi rapidement que pouvait se le permettre l’agresseur. Alors qu’il allait se faire trancher en deux, il leva son bras devant sa tête et lorsque les deux se rencontrèrent, la lame se brisa en morceaux, repoussant Usar en arrière de quelques mètres, qui retomba lourdement sur le dos. Fafnir venait de récupérer sa masse et se préparait à venir aider son ami quand il le vit au sol. Malcius, quant à lui, était resté sur place. Il regarda Fafnir qui lui fit un signe de tête. Shika resta sur ses gardes, prêt à parer leurs attaques. Ils se jetèrent sur lui, l’un d’une attaque frontale qui avait pour but de l’assommer grâce à une masse plus lourde que Shika, l’autre se rapprocha avec sa lance, discrètement et prudemment, afin de pouvoir porter un coup simultanément avec Fafnir. Usar qui se relevait, regarda autour de lui afin de trouver son épée et d’aller prêter main forte à ses compagnons. Mais le temps qu’il prit à se rendre compte que sa lame était en plusieurs morceaux, ses deux amis venaient de se faire repousser par un sort de leur ennemi. Une rotation d’un quart de tour lui avait permis d’attraper la lance de Malcius et de bloquer la masse de Fafnir, leur empêchant toute retraite, à moins de se retrouver désarmés. Pendant que ses adversaires en plein dilemme ne savaient quelle décision prendre, il les repoussa à l’aide d’une onde qui partit de son corps. Fafnir, Malcius et Usar se retrouvaient désarmés, inoffensifs face à un homme plus puissant qu’eux trois réunis.

– Je vous le dis une dernière fois, je suis un mage envoyé par Dame Alanya, j’ai un message de la plus haute importance pour maître Gordius.
– Même si tu nous bats, nous avons l’ordre de donner notre vie pour ne pas laisser rentrer les personnes comme toi. Tu n’as aucune missive, tu ne portes pas les habits de Daline, tu n’es pas une Aura Blanche et nous ne te connaissons pas.
– Connaissez-vous le maître d’armes de l’académie de Miist ?
– Maître Romy ? Il est arrivé récemment prendre ses fonctions. Il est venu se présenter à nous il y a quelques semaines.
– Il s’agit d’un de mes amis, il pourra vous rassurer si vous pouviez lui demander de venir.
– Usar, va chercher le maître d’armes, il donne certainement un cours en ce moment. Pendant que son camarade partait, Fafnir regardait en silence Shika.
– Qu’y a-t-il d’aussi important pour que tu t’en prennes aux sentinelles, et risquer d’avoir une armée entière contre toi ?
– Je ne pense pas que tu aies envie de savoir.
– Je suis de nature curieuse. Et puis je suis loyal à mon maître et ma cité, peu importe l’information, elle ne me fera pas de tort.
– Je n’en doute pas, mais je laisserais le privilège à votre maître de vous l’annoncer. D’ailleurs, voilà le maître d’armes, tu ne vas pas tarder à le savoir.
– Salut Shika, tu fais quoi ici ? Il paraît que quelqu’un vient de Daline, de la part d’Alanya, t’aurais pu leur dire si c’était bon ou non, qu’on ne me dérange pas pendant mon cours.
– Peut-être parce que c’est moi, vu qu’ils ne me connaissent pas…
Romy regarda les gardes et fit un geste de la tête.
– C’est bon, tu peux passer, dit Fafnir.
– Que viens-tu faire ici ? Jupiter m’a déjà chargé de cette zone.
– Je ne viens pas officier ici, ne t’en fais pas. J’apporte juste une nouvelle alarmante d’Alanya.
Les deux hommes se dirigeaient vers l’académie de Miist, tout en discutant. Romy écoutait attentivement Shika.
– Les Qirajis auraient eu la visite de Sephiroth. Ils les ont laissés partir après un combat entre Phenyxia et un géant de chez eux. Phenyxia aurait vaincu le géant mais les Qirajis ne les ont pas attaqués. D’après l’informateur, il se pourrait qu’ils aient fait une alliance.
– Cela s’est passé il y a combien de temps environ ?
– Moins d’une semaine. Peut-être trois, voire quatre jours. Il lui a fallu revenir des terres du sud, mais il ne sait pas se téléporter. Heureusement, arrivé à Humberland il a demandé une faveur au régent qui le lui a accordé. Il a été téléporté par un des mages et pu apporter cette nouvelle assez rapidement.
– J’espère que Gordius comprendra la gravité de cette nouvelle, dit Romy, peu optimiste.
– Je ne viens pas avec cette simple nouvelle, Romy, ajouta Shika d’un air désolé. Il faut aussi que la cité se prépare à un siège.

Romy regarda Shika tout en réfléchissant. Comment la ville allait tenir un siège ? elle n’était pas protégée par des montagnes naturelles, et les murs n’étaient pas aussi résistants que ceux de Daline. La falaise d’où venait Shika était un endroit stratégique pour assiéger la cité. Elle dominait tous les bâtiments sauf l’académie et le palais. Personne ne serait à l’abri, ce serait perdre inutilement des vies que de rester à défendre ici. Mais pourtant, Gordius ne laisserait pas la ville, et il le savait. Même l’intervention d’Alanya ne suffirait pas. Shika voyait l’anxiété de son ami et se décida à le rassurer.

– Ne t’en fais pas. Alanya avait prévu qu’il ne ferait pas évacuer la ville vers un lieu plus sûr. Entre Ahn’Qiraj et Daline il y a plusieurs villes que nous allons renforcer afin de pouvoir les ralentir.
– Est-ce une bonne option que de diviser ses troupes dans plusieurs villes plutôt que de se regrouper autour de la cité ?
– Alanya n’a pas expliqué ce qu’elle avait derrière la tête, mais je ne pense pas qu’elle compte sacrifier la moindre vie.
– Effectivement, ce n’est pas son genre, mais la manœuvre est risquée…
– Cela ne dépend pas de nous, mon ami. Allons voir Gordius, nous verrons ce qu’il décide.

Ils arrivèrent devant le palais. Il était encore plus imposant devant la porte d’entrée que depuis la falaise. Les gardes reconnurent Romy et les laissèrent rentrer. Ils se trouvèrent maintenant devant la salle de réunion dans laquelle se tenait une assemblée des têtes du comté de Miist. Le garde les empêcha de les déranger, et leur proposa d’attendre dans une salle à quelques mètres.

– Nous devons impérativement voir Gordius, dit sèchement Shika.
– Maître Gordius, reprit le garde. Et vous attendrez que la séance soit terminée.
– Le temps est précieux, et Gordius vous punira lorsqu’il saura que vous n’avez pas fait passer la sécurité du comté avant une assemblée de bourgeois qui ne se soucient de rien d’autre que d’eux même. Nous ne pouvons nous permettre d’attendre, finit Shika. Il repoussa le garde en arrière et pénétra dans la salle de réunion. Un bourgeois bedonnant au physique d’une cinquantaine d’années le regarda de haut en bas et prit la parole d’une voix audible.
– Que signifie cette intrusion, jeune impudent ? Tu mériterais une correction pour ton insolence. Oser déranger les dirigeants de Miist d’une telle façon. Shika ne prêta pas la moindre attention à ce qui venait d’être dit. Il cherchait Gordius autour de la table où siégeait une vingtaine de personnes.
– Bonjour Maître Gordius. Dame Alanya m’envoie vous faire part d’une nouvelle extrêmement importante. Vous devez en être informé dès lors. Cette fois-ci il jeta un regard au quinquagénaire. Dans un lieu privé, si possible.
– Bien, dit Gordius. Il se leva et ordonna aux bourgeois de quitter immédiatement la salle. Il regardait à présent en détail Shika, et reconnu Romy qui rejoignit enfin son camarade. Je me demandais si je pouvais te croire et te préparais un entretien pour savoir si tu venais bien de Daline, mais si le maître d’armes Romy est présent, tu dois avoir sa confiance, et donc la mienne. Parle, qu’est-ce qui t’amène et qui est si important ?
– Une très grave nouvelle est arrivée ce matin de Silithus. Les Elites Noires seraient rentrées en contact avec les Qirajis. Gordius écouta en silence pendant que Shika racontait l’histoire en détail. Une fois l’histoire terminée, il réfléchit longuement.
– Dame Alanya ne prévoit pas d’évacuer cette cité ?
– Elle a voulu gagner du temps en vous offrant le choix de cette décision. Si vous décidez de faire évacuer Miist, Daline sera prête à vous accueillir. Dame Alanya fait agrandir la capitale depuis quelques années en prévision de cette situation. Si par contre, vous décidez de protéger votre cité coûte que coûte, elle vous enverra des renforts selon ses moyens. La seule directive qu’elle impose en revanche, c’est que si vous comptez défendre votre cité, des mages maîtrisant la téléportation auront pour ordre de vous ramener à Daline, vous, les habitants, et les soldats dans le domaine du possible, dès que la situation tournera en votre défaveur.
– Je vois, elle anticipe le fait que je ne quitterai pas cette cité. J’aurais besoin de détails supplémentaires, afin de savoir si rester ici nous laisse une chance de ne pas y laisser notre peau. Avons-nous des personnes qui surveillent les déplacements de ces bêtes du sud ?
– Le conseil des mages a envoyé des éclaireurs surveiller les agissements des Qirajis. Une vingtaine d’équipes entourent la région afin de ne rien laisser passer.
– Combien de temps s’écoulera entre le moment où ils découvriront des agissements inhabituels et le moment où nous serons prévenus ?
– Suivant le groupe, dans l’heure pour les plus rapides, jusqu’à trois jours pour les plus lents. Certains groupes possèdent un mage capable de se téléporter. Les autres devront atteindre Humberland avant de pouvoir nous avertir.

Romy observait Shika et Gordius converser, sans pouvoir intervenir. Il se sentait inutile. Depuis qu’il était arrivé, il avait énormément contribué pour l’académie, en améliorant notamment le niveau des épéistes de tous niveaux. Des jeunes recrues à certains lieutenants de la ville. Les gardes Fafnir, Malcius et Usar avaient suivi une formation auprès de lui. Mais malgré ce qu’il faisait pour la ville, il n’avait aucun impact sur les missions d’une importance capitale comme celle que suivait Shika. Il s’était écarté de Daline en pensant que ça lui apporterait plus d’aider les académiciens, mais en suivant une conversation comme celle-ci, il se rendit compte que les missions octroyées par Alanya lui manquaient.

– Qu’en penses-tu, Romy ? Gordius venait de s’adresser soudainement au maître d’arme qui était perdu dans ses pensées.
– Je ne suis pas originaire de Miist, mais je pense que je n’abandonnerais pas ma cité natale. Si Dame Alanya nous envois du renfort, nous devrions pouvoir protéger Miist. Gordius sourit en entendant les paroles du jeune homme. Romy ne le savait pas mais il venait d’appuyer la confiance que le régent lui offrait. Shika quant à lui, fut surpris par la réponse qu’il venait d’entendre. Alors qu’il s’apprêtait à répondre sans réfléchir, il se contint quelques secondes, puis se mit finalement à parler.
– Je peux comprendre que maître Gordius me réponde ceci, mais pas que toi aussi tu appuies cette proposition. Tu connais bien tous les risques encouru si l’on venait à devoir défendre un endroit aussi exposé. Nos troupes seraient dispersées, les victimes seraient plus nombreuses et cela ferait une bataille de plus à mener face à une puissance qui surclasse celle de Miist.
– J’en ai assez appris. Je vais en discuter avec les conseiller et je vous donnerais ma réponse d’ici quelques heures. Vous pouvez disposer maître Shika.

Sur ces mots, Shika sortit de la salle suivit par Romy. Ce dernier fut interpelé par Gordius qui l’invita à prendre place à ses côtés pour la réunion. Alors qu’il descendait les escaliers en direction de la sortie, une petite troupe d’hommes aisés passa proche de lui. Il reconnut celui qui l’avait menacé lorsqu’il avait interrompu leur conversation. Sans leur prêter attention, il finit par sortir du palais et se dirigea vers une auberge, à quelques pas de là où il se trouvait. Elle n’était pas bien grande, mais elle était organisée. Il prit place devant le comptoir et commanda un verre d’eau à la jeune barmaid.

– Juste un verre d’eau ? demanda-t-elle en lui apportant sa commande.
– Ça me suffira pour le moment, je te remercie. Il bu le verre d’un trait et le reposa sur le comptoir en adressant un sourire à la jeune demoiselle.
– Vous n’êtes pas d’ici vous.
– En effet, répondit Shika en regardant autour de lui. Il ne portait pas des vêtements semblables à ceux que portaient les habitants de Miist. Il était vêtu d’un manteau gris descendant jusqu’en dessous de ses genoux, ce qui était superflu vu la chaleur qu’il faisait dans cette région. Je ne me sépare jamais de ce manteau, même lorsqu’il fait chaud comme ici.
– Pourquoi cela ? La jeune barmaid était visiblement intriguée par le voyageur.
– Je ne laisse jamais mes affaires loin de moi. Je te remercie pour le verre, à une prochaine fois.

Il se leva et sortit de l’auberge, une dizaine de minute s’était écoulée depuis sa sortie du palais. Il se trouva une place à l’ombre et scruta la porte d’entrée. Dix minutes passèrent, puis vingt, trente, et enfin une heure entière. Personne n’était ressortit après lui, et il continuait d’attendre tranquillement. Il se demanda quelle solution allait donner cette réunion. Il n’était pas confiant quant au résultat qu’on lui annoncerait d’ici quelques heures, mais il gardait au fond de lui l’espoir que Gordius et les habitants de Miist rejoindraient Daline. Quelle que soit la décision qui sera prise, elle aura des conséquences dramatiques. Choisir entre priver une cité entière de leur ville natale et leur propre vie n’est pour certain qu’un choix de quelques secondes, mais pour d’autres, notamment Gordius, il représente le choix le plus dur de toute leur vie. Cette cité est une partie d’eux, mais perdre vainement des hommes pourrait condamner toute vie dans ce monde. Ces pensées hantaient le cerveau de Shika, qui ne pouvait s’en défaire, tout comme il ne pouvait pas détourner son regard de ce palais.

– Qu’est-ce que vous faîtes encore ici, vous ? demanda une voix aigüe qui n’était pas inconnu aux oreilles de Shika. La voix le sortit de ses pensées, et il fut étonné de voir la jeune barmaid dans la rue.
– J’attends, répondit-il sans décrocher son regard. Que fais-tu dans la rue, tu n’es pas sensé travailler ?
– J’ai commencée tôt aujourd’hui, donc le patron m’a laissée sortir une heure avant d’aller faire la fermeture. Vous attendez quoi ?
– Tu devrais allez profiter de ta pause au lieu de parler avec moi. Va voir tes parents ou tes amis.
– Je n’ai ni parents, ni ami. Je me balade à chacune de mes pauses. Je visite la ville, je vois toutes les semaines des nouveaux bâtiments, de nouvelles boutiques, de nouvelles rues. Je croise rarement les mêmes personnes, c’est inouïe, je vis ici depuis toujours et je ne connais même pas tous les quartiers par cœur. Elle venait d’attiser involontairement la curiosité de Shika. Les mots qu’elle venait de prononcer lui confirma que partir de cette cité serait impossible, et il se mit à comprendre le choix que fera certainement Gordius.
– Quel âge as-tu pour ne pas avoir pu visiter toute ta ville natale ?
– Ce n’est pas étonnant que je n’aie pas pu visiter tout Miist, depuis que mes parents sont morts, je travaille pour le patron de l’auberge. Il n’a pas beaucoup d’argent mais il m’a nourrit comme il a pu. En échange, je travaille pour lui tous les jours depuis mes cinq ans. J’en ai maintenant quinze.
– Arrête de me vouvoyer dans ce cas, je n’ai que deux ans de plus que toi.
– Désolé de vous dire ça, mais vous faîtes plus vieux que dix-sept ans. Shika souriait à la jeune demoiselle qui ne le croyait pas. Evidemment que j’en fais plus, se disait-il, depuis que je viens dans votre monde, je dois en faire une vingtaine. Comment t’appelles-tu?
– Quand le patron m’a trouvée, je portais un médaillon avec un nom dessus. Fayrith suivit d’un nom illisible, il était trop abimé. Il trouvait ça assez joli donc il a continué de m’appeler comme ça. Et vous ?
– Arrête ça. Je m’appelle Shika, enfin, c’est le nom que l’on m’a donné ici.
– Le nom que l’on t’a donné ici ?
– C’est une histoire que tu ne croirais pas, pas la peine de perdre du temps à te la raconter.

Les gardes venaient d’ouvrir la porte d’entrée du palais. Plusieurs hommes sortirent, certains titubèrent, d’autres étaient soutenu et se tenaient à un autre, et deux d’entres eux se tenaient parfaitement droits. La nuit commençait à tomber et les rues se vidaient. Shika et Fayrith ne s’en étaient même pas aperçu. La barmaid s’excusa et couru à l’intérieur de l’auberge, sa pause devait être terminée. Quand à Shika, il se leva et se dirigea vers les deux hommes qui venaient de dépasser les gardes.

– La discussion fut plus rapide que je ne l’aurais pensé, commença le jeune homme brun, un sourire aux lèvres.
– Elle ne fait que débuter, Shika, ne te méprend pas. Maître Gordius et les conseiller n’ont pu se départager de manière unanime. Nous aurions aimé que ça se passe aussi facilement et simplement que tu l’as cru à l’instant.
– Trop d’éléments manquent à notre connaissance pour pouvoir se décider sans risquer la vie de la cité et de ses habitants. Dès demain, nous irons à Daline nous entretenir avec Dame Alanya et le conseil des mages. S’il s’avère que nous ne puissions d’aucune façon que ce soit, défaire les Qirajis, nous accepterons son offre.

Shika était rassuré. Après la discussion qu’il avait eue avec Jupiter et Alanya, il savait qu’Alanya trouverait les mots justes pour que Gordius accepte d’envoyer les habitants de Miist à Daline. Romy quant à lui, ne semblait pas aussi confiant que Shika à ce sujet. Mais depuis son intervention dans la salle de réunion, il doutait de ce que souhaitait son ami. Peut-être sentait-il lui aussi ce que la rencontre entre Gordius et Alanya allait engendrer. Gordius salua les deux jeunes hommes et retourna dans le palais. Shika suivait Romy qui l’accompagna au lieu où il logerait pour la nuit. Ils se dirigeaient vers un endroit qu’il avait vu toute l’après-midi, l’auberge où travaillait Fayrith.

– Bonsoir messieurs, il ne nous reste qu’une chambre avec deux lits, cela vous suffira ? Oh, Shika, je ne t’avais pas reconnu dans l’ombre.
– Si tu en as une avec un seul lit encore, ça ira. Je serais le seul à dormir ici.
– Très bien, je monte te la préparer, attends ici quelques instants, je me dépêche.
– Prends ton temps, je ne suis pas pressé.
– Je vais te laisser. Demain départ à neuf heures tapantes, devant le palais. Dis-moi, où as-tu connu l’aubergiste ?
– En vous attendant, je suis venu boire un verre ici, et on a sympathisé.
– On a mis si longtemps que ça ? s’amusa Romy. Allez bonne nuit.
– Bonne nuit.

Deux minutes plus tard, Fayrith venait de finir de préparer la chambre et descendit rejoindre Shika. Elle alla poser les draps et serviettes qui étaient dans la chambre et arriva derrière le comptoir, se saisit des clés et les lui donna.

– Bonne nuit, fais de beaux rêves.
– Je ne vais pas dormir tout de suite, ne t’en fais pas. Je n’ai rien mangé, il ne te resterait pas à manger dans ta cuisine ?
– Je vais regarder, installe toi. Ça te dérange si je m’assieds avec toi ? je n’ai pas de client ce soir.
– Non, pas de problème, tu me tiendras compagnie.

Fayrith revint une assiette remplie de blanc de poulet et de pomme de terre. Elle la posa devant Shika et se mit sur la chaise à côté de lui.

– Ce que tu attendais, c’était le maître d’armes de l’académie ? Shika regarda la jeune fille étonné de cette question soudaine.
– Non, lui c’est un de mes amis. J’apportais un message de Daline pour le régent de Miist. Le maître d’arme se trouve juste être ma garantie pour avoir la confiance de Gordius.
– Et que lui voulais-tu ?
– Je ne peux pas te le dire, dit-il amusé, un petit rire lui échappant. Tu es très curieuse, Fayrith, heureusement que je ne suis pas méchant. Fais attention à toi, certaines personnes ne te laisseraient même pas le temps de finir ta question. L’expression de la barmaid changea en quelques secondes, elle se rendit compte qu’elle n’était jamais prudente, peu importe le voyageur, elle posait toujours des questions. Ça lui donnait l’impression de voyager, sans avoir à quitter son auberge. Que ce serait-il passé si elle avait posé la question de trop à une mauvaise personne ? un frisson d’angoisse la parcouru et Shika s’en aperçu. Ne soit pas aussi apeurée, tu n’es pas un danger pour eux non plus, à part s’attirer des ennuis, ils n’auraient aucun intérêt à s’en prendre à toi. En revanche, faire plus attention ne te coûtera rien.
– Tu … tu as raison. Je n’y avais jamais pensé. Cette petite auberge voit passer du monde malgré ce que tu vois ce soir. Plus petite, les gens avaient tendance à me donner à manger, à s’occuper de moi. J’ai toujours eu une image positive des personnes qui m’entouraient et je n’ai pas fait attention aux mauvaises intentions que pouvaient cacher certains. Shika l’écoutait attentivement, tout en mangeant, extrêmement vite, son repas.
– Tu es une bonne cuisinière. Fayrith le remercia. Fais attention à toi car tu as bon cœur, et tu vas te faire avoir. En tout cas, c’est agréable d’être accueillit comme ça.
– Mon père adoptif m’a toujours appris à avoir cette attention particulière, qui met les clients à l’aise.
– Il t’a bien apprit. Je vais aller me reposer, j’ai une dure et longue journée demain. Dors bien.
– Je te préparerais ton petit déjeuner demain matin, tu veux quelque chose en particulier ?
– Surprends-moi, répondit Shika avant de monter se coucher dans la chambre à l’étage.

Le lendemain matin, Shika fut réveillé par une odeur de pain frais, de café et de croissant. Il eut la nette impression de se réveiller dans son monde, chez lui, il y a quelques années. Sauf qu’au lieu de voir sa mère s’occuper de lui, il voyait une jeune fille d’une quinzaine d’années, lui servant son petit déjeuner au lit. Il la remercia poliment, et lui proposa de prendre le petit déjeuner avec lui, si elle n’était pas trop occupée, ce qu’elle accepta.

– Tu es aussi une excellente pâtissière, Fayrith. Ton père adoptif est un excellent professeur de cuisine.
– Tu trouves ? dit-elle en rougissant. Ça fait dix ans que je suis ses conseils tous les jours, il faut bien que ça finisse par porter ses fruits, dit-elle en offrant à Shika un sourire.
– Quelle heure est-il ?
– huit heures précises, je me suis dit que tu voudrais certainement avoir le temps de te préparer avant de partir.
– Je vais aller faire un peu de toilette et il me restera du temps pour être totalement réveillé. Je viendrais te tenir compagnie un peu.

Une demi-heure après, Shika était prêt à partir, il lui restait une quinzaine de minutes avant le rendez-vous à quelques mètres d’ici, qu’il décida de passer avec la jeune aubergiste. Il finit par rejoindre Romy, Gorgius et les autres membres du conseil devant le palais. Quelques instants plus tard, le palais n’était plus celui de Miist, mais celui de Daline. L’immense porte du palais s’ouvrit et laissa une ouverture pour qu’une femme sorte. Elle était brune, vêtue d’une robe blanche en soie, qui s’accordait avec sa tiare de cristal brillante. Alanya les invita à pénétrer dans sa demeure et à siéger dans la salle de réunion de Daline, près de dix fois plus grande que celle de Miist. Alors que Shika allait s’installer, il fut intercepté par la Grande Prêtresse qui l’emmena à l’écart des autres.

– Tu ne vas pas pouvoir siéger avec nous, l’informa Alanya. Shika fut étonné d’entendre ces mots aussi directs. A la vue de son visage qui semblait demander pourquoi, elle poursuivit. Il est arrivé quelque chose à Jupiter lorsque tu étais à Miist. Avec l’aide de Dame Yuna, ils ont tenté de vaincre une chimère extrêmement puissante pour la soumettre et faire d’elle notre alliée. Une fois le combat fini, la chimère était maîtrisée, mais Jupiter était mal en point. Nous avions beau le soigner, il a fini par perdre connaissance et son état ne s’améliore pas depuis hier soir. Comme tu le sais, si Jupiter est incapable d’assurer la protection de votre monde, tu dois prendre la relève.
– C’est pour cela que je ne vais pas assister à la réunion ? je dois retourner dans notre monde dès que possible ?
– C’est effectivement ça, les sondes que Jupiter surveille depuis ici ne te préviendront pas toi s’il se passe quelque chose là-bas. Ne t’en fais pas, si ni lui ni toi ne pouvez assistez à cette assemblée, j’ai demandé à Calya d’y prendre part. En tant qu’Aura Blanche, sa place est plus légitime que la tienne pour eux.
– Très bien, Khiera, Drael et Uriel sont dans le Sanctuaire ?
– Le Sanctuaire leur est interdit tant que Jupiter n’est pas rétabli. Personne d’autre que Morgane et Dame Yuna n’y ont accès. Nous ne savons pas encore si la magie du fléau peut se répandre, mais à elles deux, elles trouveront le moyen de le remettre sur pied, j’en suis convaincu.
– Je retourne dans mon monde immédiatement dans ce cas, je passerais à la fin de ma journée prendre des nouvelles de Jupiter.
– Très bien.

Alanya vit Shika disparaître avant de retourner voir ses invités, qui n’attendaient que son retour pour commencer. Alanya n’était pas inquiète pour le monde des humains, mais elle n’était pas rassurée de savoir que l’humain le plus puissant qu’elle connaissait venait d’être mis à mal par une chimère. Elle chassa ses idées négatives de son esprit et commença l’assemblée.

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