Les cloches de la caserne résonnèrent dans la soirée. Le silence de la ville permit à tout le monde de les entendre. D’une pensée naturelle commune, tous les soldats, officiers et mages se réunirent à l’entrée du bâtiment. Plus de soixante-mille hommes accordaient leur attention à une femme qui se tenait debout sur une estrade surélevée.
L’impératrice portait une robe blanche élégante et sobre. Elle discutait avec deux mages, impossible pour les soldats d’entendre ce qu’ils se disaient, mais la discussion était sérieuse à en juger par les mines graves qu’ils avaient tous adoptés. L’impératrice expédia rapidement cette conversation avant de s’avancer au centre de l’estrade. Elle réclama l’attention de tous et s’éclaircit la gorge afin que son discours soit audible pour toute l’assemblée.
– Je suis devant vous ce soir, pour vous annoncer une réalité pesante à laquelle nous allons être confrontés dans les jours qui suivent. Comme vous le savez, nous avons actuellement recueilli les habitants de plusieurs villes telles Miist et Gharves, mais le repli n’est pas encore terminé. Nous nous hâtons afin d’avoir terminé avant l’assaut des légions noires.
Des murmures commencèrent à se faire entendre dans la caserne. L’annonce était brutale et peu estimaient que l’attaque était aussi proche. Lorsque le silence revint, l’impératrice reprit.
– Ce n’est pas la seule annonce que je voulais faire en cette belle soirée. La guerre est imminente, et si nous voulons survivre, nous n’aurons d’autre choix que de combattre. Pour augmenter nos chances de victoire, nous allons devoir rester unis dans l’adversité. Je vous demanderai de ne pas oublier ce qui sera notre plus grande force dans les jours sombres à venir. J’aimerai vous faire part, d’une décision qui vous affectera tous, et qui résulte d’une réflexion profonde. Je n’ai choisi cette option car elle me paraissait être la meilleure possible quant à la survie de notre peuple. J’espère que vous comprendrez ma décision, et que vous la respecterez.
L’impatience se lisait sur le visage des milliers de soldats qui ne comprenaient pas ce que leur impératrice essayait de leur dire. Ils étaient néanmoins conscients que ce choix allait être difficile à accepter, car elle avait du mal à leur en faire part.
– Afin de repousser au mieux les assauts des légions noires, j’ai dû choisir un commandant qui pourrait s’avérer efficace, capable de sacrifice et qui a une expérience contre les légions noires. J’aimerai que vous acceptiez mon choix, de prendre cet homme qui connait nos adversaires car il les combats depuis plus de vingt ans. Votre chef de guerre est l’Aura Noire Jupiter d’Ashelya.
L’annonce du nom se fit suivre d’une huée qui résonna à l’unisson. Comme elle s’y était attendue, la nouvelle fut très mal accueillie par les soldats, qui n’appréciaient visiblement l’Aura Noire. Elle tendit sa main en avant et fit de petit geste pour réclamer le silence, qu’elle obtint rapidement.
– Laissez-moi maintenant vous expliquez les raisons de mon choix. Je me doutais que vous n’accepteriez pas facilement d’avoir une Aura Noire comme commandant, mais j’ai quelques compléments à vous fournir. L’image que vous avez de lui résulte de mes demandes d’agir dans l’ombre des Auras et Elites Blanches. Il a participé à de nombreuses batailles, et ses précisions sur les pouvoirs des ennemis nous ont permis de remporter un grand nombre de victoires sur eux. Les indications sur Madava ont permis à nos combattant d’élites de pouvoir retrouver l’ancien chef des légions noires et d’en finir avec lui. En tant que membre des Ashelya, il a sauvé ma fille d’un grand nombre d’attentat contre sa personne.
Les troupes se calmèrent après ces raisons, mais elles ne furent toujours pas prêtes à l’accepter. Un officier se permit d’intervenir sur scène afin de représenter les soldats qui ne voulaient pas d’une Aura Noire à leur tête.
– Sauf votre respect, impératrice, les hommes ne pourront pas se battre avec un homme comme lui à leur tête. Il représente l’ennemi même de notre empire, et vous voulez le mettre à la tête de notre armée ?
– Je comprends votre inquiétude, maître Astharog, cependant, je vous assure que la façon dont vous le voyez aujourd’hui n’est que le résultat de mes innombrables demandes à sa personne. Tout ce qu’il a fait depuis plus d’une vingtaine d’années lui a été dictée par son impératrice, et il y a obéit aveuglément. Ecoutez-moi tous, je comprends qu’il vous soit difficile de faire confiance à cette homme après ce qui a pu être dit sur lui, mais si vous avez un doute, fiez-vous à moi, je vous en prie.
Devant leur impératrice les priants de lui faire confiance, les hommes ne surent quoi répondre, et un silence pesant commença à s’installer dans la caserne. Ce fut l’Elite Blanche Astharog qui rompit ce moment glacial.
– Vous avez entendu votre impératrice, soldats ! Elle nous demande de lui faire confiance, n’a-t-elle jamais brisé cette confiance depuis qu’elle nous dirige ?
– Vive l’impératrice, scandèrent en cœur les troupes de Daline.
– J’espère que vous savez ce que vous faîtes, chuchota-t-il à l’oreille de l’impératrice avant de descendre de l’estrade.
Jupiter, appelé par l’impératrice à la rejoindre, se dévoila à l’armée qu’il allait diriger. Aucun bruit ne se fit entendre, ce qui contrasta grandement avec les acclamations qui résonnaient quelques secondes auparavant.
– Comme je m’y attendais, la nouvelle a été difficile à accepter. Ma réputation m’a précédé, et visiblement vous me connaissez tous pour certaines de mes actions. Je reconnais volontiers que je ne fais que rarement preuve de compassion, de pitié où de sentiment dans une bataille. Je peux devenir un monstre sanglant qui n’épargnera personne, une créature insensible qui torturera pour récolter des informations et quelqu’un d’impatient qui n’attendra pas la fin du sort de son ennemi pour riposter. Je suis aussi familier des sacrifices, j’en ai usé pendant toutes ces années à protéger la princesse, qui m’ont coûté des membres de mon corps, et quand cela était nécessaire, des membres de mon groupe.
La franchise et la froideur avec laquelle il abordait le sujet mis tout le monde mal à l’aise, y compris l’impératrice. Le message était limpide, il n’était pas à ce poste pour faire du sentimentalisme, et tous les soldats s’en rendirent compte.
– Cette confiance de l’impératrice dans mes capacités me permettra d’organiser une défense contre des ennemis que je n’ai que trop affronter. Ma stratégie sera simple, et épargnera beaucoup de vies, à condition que vous exécutiez bien mes ordres. Il y aura du changement ici dès demain. Vos officiers vous en parleront en temps et en heure. Bonne soirée, soldats.
Son discours avait été expéditif. Trop, à en juger les mines incrédules de la plupart des officiers. Il se fit intercepter par Astharog dès qu’il fut descendu de l’estrade. Avant d’entamer la conversation, il invita deux autres Elites Blanches à le rejoindre. L’impératrice, quant à elle, se retira, sa mission était terminée.
– Maître Atharog, maître Nemerya, maître Faroth, vous étiez tous les trois les dirigeants de l’armée jusqu’à présent, n’est-ce pas ?
– En effet, acquiesça Nemerya.
– Bien, sachez que vous le resterez, je n’ai aucune envie d’imposer plus de nouvelles têtes à vos soldats. Je vous demanderai juste d’appliquer à la lettre ce qui va suivre. Demain, n’appelez que les divisions une à dix, et faîtes leur passer ce test écrit.
Ils prirent chacun un exemplaire du test que leur tendait Jupiter et l’analysait. Faroth fut le premier à poser une question.
– Un test écrit ? Beaucoup de ces hommes sont des vétérans, et les divisions une à dix regroupes les dix milles meilleurs soldats actuellement. Vos questions sont simples et tous y répondront correctement.
– Ce qui m’intéresse, ce n’est pas qu’ils répondent correctement, mais la façon dont ils y répondront. Regardez, cette question demande comment arriver à établir une retraite lorsqu’un ennemi en surnombre nous barre la route en face. Tout le monde répondra « en rebroussant chemin », où une facilité dans ce genre. Mais sur vos dix milles soldats, au moins dix d’entre eux auront une autre solution. Ce sont ces esprits vifs et ingénieux qui m’intéressent. Ils prendront la tête de chacune des divisions avec leurs idées, ce qui en plus de celles des officiers comme vous et moi, pourraient sauver la vie à des groupes en situation critique.
– Je comprends la manœuvre, reprit Nemerya, mais les hommes perdront leurs repères si nous changeons leurs sergents de divisions à quelques jours d’un combat important.
– C’est justement pour cela que les changements auront lieux demain. Il restera quelques jours pour s’en accommoder.
– Et qu’en est-il du reste des hommes ?
– Envoyez les aider les habitants, de la main d’œuvre ne sera pas de refus pour réguler toute la population qui se cachera dans les sous-sols de la cité.
– Vous voulez que nous ne gardions même pas vingt pourcents des effectifs militaires de la cité ?
– Vous savez comme moi que face à la puissance des Elites Noires, la plupart des soldats présents ici ne supporteraient pas plus d’un sort. Forcer les autres à combattre serait comme les envoyer à l’abattoir.
– Je pensais que les sacrifices n’étaient pas un problème pour vous, se moqua Astharog.
– Les sacrifices non, en revanche, les morts inutiles m’ennuient. Pour en revenir aux hommes, lorsque leurs test écrit aura été passé, Vous réorganiserez les divisions comme ceci. Deux cents groupes de cinq par division. Chaque groupe devra posséder un soldat résistant, qui protégera les quatre autres membres des attaques de l’ennemi. Un membre qui s’occupera de soigner les membres des attaques qu’ils n’ont pu éviter, et le reste composé de mage et de guerrier qui s’occuperont de frapper fort les ennemis. Il est fort probable que les proportions ne pourront être conservées pour les dix divisions complètes. Vous devrez essayer d’équilibrer le nombre de groupe complet afin qu’aucune division ne soit désavantagée. Enfin, les équipiers actuels devront être dans le même groupe afin de conserver tout leur travail d’équipe.
– Je comprends l’intérêt des dix divisions, il aurait été impossible de faire des groupes équilibrés avec toutes. Devrons-nous nous mêler à nos hommes, Faroth, Nemerya et moi ?
– Non, en aucun cas. De toutes mes batailles contre les légions noires, j’ai pu voir qu’ils adoptaient la même technique, encore et encore. Une première vague de guerriers enfoncent les lignes des villes qu’ils assiègent, suivi de près par des mages et des invocateurs. Une fois que le gros des forces ennemis est décimé, les Elites Noires interviennent pour empêcher nos mages de rétablir l’équilibre.
– Autrement dit, vous envoyez nos soldats à la mort, s’ils adoptent effectivement cette technique.
– Pas cette fois. Sachez que nous avons dans nos rangs trois Auras Noires. Les deux autres seront placées en tête afin d’empêcher toute avancée des mages et invocateurs, mais ils ne tiendront pas compte des guerriers. Ceux-là seront les ennemis de nos divisions, et ils ne devraient pas avoir de problème à en venir à bout.
– Pourquoi ne pas mettre les Auras Blanches avec les Auras Noires afin de freiner leur progression ?
– Parce que je pense qu’ils nous réservent des surprises. Récemment les éclaireurs d’Humberland ont découvert que les Elites Noires s’étaient rendu en Silithus et qu’ils en étaient repartis vivant après léger combat d’une dizaine de minutes. Si une alliance est née entre eux, voilà par quoi seront occupés nos Auras et nos Elites Blanches.
– La percée que les Silithides ont fait dans notre ville n’était dû qu’à l’effet de surprise, et du fait qu’ils aient progressé jusqu’à notre portes sous terre, pour en surgir quand nos murs souterrain les ont bloqués. Avec un état d’alerte maximum, ils ne franchiront jamais nos défenses.
– Je préfère ne pas prendre de risques, rien ne nous indique qu’ils n’aient pas de colosse dans leur colonie. Je viendrai vous rejoindre ici demain en fin de journée, je vous fais confiance pour faire appliquer ce dont nous venons de parler.
Jupiter disparu à peine sa phrase terminée. Il semblait pressé et les trois Elites Blanches semblaient l’avoir compris. Ils n’eurent pas à discuter ses ordres, et décidèrent de suivre l’exemple de l’impératrice.
– Je ne sais pas si nous pouvons lui faire confiance, mais il a l’air de savoir ce qu’il fait, commença Nemerya.
– Je reconnais qu’il a de l’expérience, continua Astharog, et son plan ne semble pas être une mauvaise idée. Mais je pense qu’il surestime nos soldats, je ne les crois pas capable de s’adapter à autant de changement en quelques jours.
– En choisissant les meilleurs, il compte certainement sur leur vitesse d’adaptation. En tout cas, il ne semble pas aussi terrible que ce que les rumeurs disent sur lui.
– Allons Faroth, depuis quand écoute tu les rumeurs ?
– Après tout, c’est un ami de la Grande Prêtresse, il ne doit pas être cet homme sans cœur dont parlent les rumeurs à son sujet.
– Certainement …