Jupiter était allongé dans la salle de repos du Sanctuaire, toujours inconscient. Alanya et Morgane étaient assises à côté de lui, lui procurant tous les soins et besoins vitaux dont il avait besoin depuis qu’il avait perdu connaissance. Elles s’occupaient de lui à tour de rôle avec Yuna et Lysanna, qui avait exceptionnellement le droit d’accéder au Sanctuaire pour prendre soin de son maître. Cela faisait maintenant un mois dans ce monde qu’il était plongé dans ce coma et aucune amélioration n’était visible. Alanya avait interdit l’accès de ce lieu d’entraînement à toutes les personnes qu’elle ne jugeait pas digne de confiance. Les dégâts qu’avait causés le combat ont fini par disparaître, la magie de ce lieu sacré a absorbé les résidus alentours et le sol s’était reconstruit, quiconque viendrait ici ne pourrait se douter ce qui s’y était passé.

Alors que Morgane s’occupait de la toilette de Jupiter, et qu’Alanya lisait une multitude de livres sur la magie de guérison, la porte s’ouvrit. Ce n’était pas la première fois qu’elle s’ouvrait, mais lorsqu’une personne non autorisée par la prêtresse de Daline tentait de pénétrer le Sanctuaire, une barrière de magie empêchait de franchir le portail. Donc lorsqu’une personne arrivait à pénétrer dans la dimension, elle était connue par Alanya. Cependant, cette fois-ci, une femme passa au travers de la barrière et se retrouva dans le Sanctuaire. Alanya sentit que quelqu’un venait d’arriver et alla voir de qui il s’agissait. Elle fut très surprise de voir que la femme n’était ni Yuna, ni Lysanna. Il s’agissait d’une très grande femme, fine, les cheveux lisses d’un roux chaleureux et embrasant qui tombaient plus bas que ses reins. De sa coupe dépassait les pointes anormalement hautes de ses oreilles. Ses yeux avaient la couleur de ses cheveux, une teinte plus foncée, mais qui s’accordaient bien avec son visage. Elle n’était pas rassurante comme pouvait l’être Alanya, mais elle n’était pas non plus terrifiante comme l’était Warl. Elle était vêtue d’une robe bordeaux et noire qui était si longue qu’elle touchait le sol, couvrant ses jambes et ses pieds. Dans son dos, elle portait un bâton rouge décoré d’un rubis écarlate taillé à son sommet, qui ressemblait à une fleur entourée de quatre pétales de tailles identiques. Ses bras étaient comme on pouvait le deviner pour ses jambes, longs et fins, tout comme ses doigts. Elle portait une bague sur l’annulaire gauche, similaire à de l’or blanc, avec un rubis taillé de la même manière que celui dont était serti son bâton. Elle s’arrêta de marcher à quelques pas d’Alanya, qui la regardait méfiante. Bien qu’elle fasse une tête de moins que celle qui lui faisait face, elle ne détourna pas son regard, interrogateur, prudent et intrigué. Elle remarqua le bâton que la femme portait, et fixa plus précisément le rubis taillé en fleur.

– Qu’est-ce qu’une Ashelya vient faire dans le Sanctuaire ? demanda-t-elle précipitamment. Je vous rappelle que vous n’avez pas le droit de pénétrer dans ce lieu sacré.
La femme regarda Alanya droit dans les yeux, inspirant avant de répondre.
– Nous ne sommes effectivement pas censé avoir accès à ce lieu, Dame Alanya. Veuillez me pardonner de faire irruption aussi soudainement, mais les ordres de l’Impératrice Emelya ne sont pas discutables.
– L’Impératrice devrait savoir que cet endroit n’est pas sous son autorité. Il relève de l’ordre des Grandes Prêtresses de Daline et de son conseil. Il a été créé pour l’entraînement des Elites Blanches et ne fait pas parti de l’empire.
– Peu importe, je recherche quelqu’un qui visiblement se trouve ici. Elle commença à marcher à l’intérieur du bâtiment quand Alanya l’arrêta brusquement.
– Comment avez-vous brisée ma barrière ?
– Ce n’est pas un problème pour un membre des Ashelya. Il faut que l’on puisse veiller sur la princesse même si elle est derrière un mur de magie. Je ne vous veux aucun mal, rassurez-vous, Grande Prêtresse.

Morgane sorti de la chambre en entendant Alanya discuter avec une personne dont la voix lui était inconnue. Elle fut surprise de trouver une femme de cette apparence, cela faisait des années qu’elle n’avait plus vu d’Anciennes Elfes. Les Anciens Elfes étaient des créatures très différentes des Elfes de la Nature et des Elfes de Sang.

Les Elfes de la Nature sont de petites créatures vivantes dans les bois et se nourrissant essentiellement de fruits et de légume. Bien qu’ils maîtrisent la magie, ils ne s’en servent pas pour combattre, mais pour améliorer leurs conditions de vie dans la forêt, pour soigner les animaux blessés et guider les personnes égarées. Ils sont considérés par les Anciens Elfes et les Elfes de Sang comme des Elfes de classe inférieur.

Les Elfes de Sang, quant à eux, sont l’inverse de leurs homonymes de la Nature. Ils vivent dans plusieurs citées développées et civilisées où évoluent des centaines de milliers d’Elfes. Leur longévité a permis à cette race de se reproduire et de s’agrandir bien plus facilement que ne l’ont pu leurs cousins. Des académies de magie, semblables à celles de Daline et de Miist, forment de redoutables mages de combat. Le royaume des Elfes de Sang fut fondé sur des siècles de guerres et de massacres contre tous types d’ennemis pouvant représenter une résistance quelconque pour leur expansion. Trolls, silithides, humains, ils étaient en guerre contre tous ces peuples. A la mort de sa mère, la princesse Azshara monta sur le trône et fit une trêve avec les seuls qu’elle jugea capable de tenir leur engagement, les humains. L’empire humain et le royaume des Elfes de Sang sont toujours alliés depuis ces années noires, et les relations entre les dirigeants ont toujours été aussi détendues qu’elles le sont actuellement.

Les Anciens Elfes sont des êtres à part. Bien qu’ils aient une ressemblance physique avec les Elfes de Sang et un don très prononcé pour la magie, leur train de vie avait plus de similitudes avec les Elfes de la Nature. Bienveillants et clairvoyants, ils ne se battaient que lorsqu’ils jugeaient qu’ils étaient menacés, n’allant jamais hors des limites de leur territoire. Le titre d’Anciens Elfes leur a été attribué lorsqu’ils furent décimés par des trolls et des orcs venus les envahir. Grom’alr, chef de l’alliance orque-troll, leur donna cet appellation lorsqu’il tua le chef de la tribu devant des centaines de témoins. Tous les hommes se battirent pour tenter de sauver les leurs, mais sans succès, la magie des démonistes orcs surclassa les protections mises en place par les Anciens Elfes. Seules quelques femmes purent échapper au massacre de leur race. Cette extermination eut lieu plusieurs décennies auparavant, ce qui explique la surprise de Morgane d’en avoir une en face d’elle.

– Qui venez-vous chercher ici, nous ne sommes que toutes les deux, dit-elle en montrant sa présence à l’Ancienne Elfe.
– Vous tolérez des menteuses dans un lieu que vous considérez comme sacré, Dame Alanya ? Elle souriait, visiblement amusée de prendre au dépourvu Morgane et Alanya.
– Qui traitez-vous de menteuse ? s’énerva immédiatement la magicienne.
– La personne que je suis venu chercher se trouve ici, alors ne me mentez plus, sinon je perdrais patience.
– Morgane, ça va. Il s’agit d’une Ashelya, la garde personnelle de la princesse. Suivez-moi, mais vous allez être déçue, il n’est pas en grande forme.

Elles se dirigèrent toutes les trois vers la chambre où se trouvait Jupiter, alité et inconscient. Alanya pénétra la première dans la chambre, suivi par la gardienne de la princesse, et enfin par Morgane. Lorsqu’elle découvrit Jupiter dans cet état, elle ne put se retenir.

– Tu es dans un sale état. Je ne te pensais pas aussi faible. De quoi souffre-t-il ?
– Nous n’en sommes pas sûr, mais il présente tous les symptômes de la magie du Fléau. Nous ne pouvons pas lui appliquer un seul sort sans que son état empire, nous ne savons plus quoi faire. Cela fait déjà un mois qu’il est dans cet état. Alanya ne se sentait pas à la hauteur, un sentiment de honte et de gêne l’envahit en voyant la femme à ses côtés qui la jugeait.
– Il ne s’agit pas d’une magie du Fléau. Personne ne vit aussi longtemps après y avoir été infecté. De plus, en le voyant, il ne semble pas souffrir, simplement quand vous le soignez, c’est bien ça ?
– Oui, c’est bien ça.
– Que s’est-il passé pour qu’il tombe dans un coma aussi profond ?
– Un combat avec une chimère. C’est une assez longue histoire. Alanya commença à raconter le combat, n’omettant aucun détail de l’affrontement, mais se gardant bien d’expliquer d’où venait la chimère et comment ils ont su ce qu’ils devaient faire.
– Je vois, donc il est tombé par terre après que la chimère ne soit entrée en lui ?
– Quelques minutes après, oui.
– Quel était son point faible pour qu’il puisse l’atteindre ?
– Il a utilisé Luna Arcanis pour la toucher.
– Sort de lumière. Très bien reculez-vous.

Elle attrapa son bâton de ses deux mains, le serrant avec ses doigts pour le maintenir à la vertical au-dessus de son torse. Elle abaissa le bâton d’un coup sur le corps de Jupiter et lança le sort Luna Arcanis concentré sur le bas de son arme. Une lumière blanche apparût sur le bout du bâton, puis pénétra le torse avant de disparaître complètement. Morgane tenta d’interrompre la femme mais Alanya l’en empêcha.

– Il s’agit d’une Ashelya, Morgane. Et de toute manière nous ne savons pas comment lui venir en aide, peut être aura-t-elle plus de chance que nous n’en avons eu jusque-là.
– Je me fiche qu’elle fasse parti de la garde de la princesse. Nous ne pouvons pas lui faire confiance comme ça.
– Laisse-lui quelques minutes, s’il te plaît.

La magicienne du clan Ashelya relâcha son bâton d’un coup sec, puissant et précis. Le bout inférieur percuta la cage thoracique inanimée de Jupiter, dans un bruit sourd qui disparut la seconde qui suivi. Elle maintenait son arme sans la bouger ne serait-ce que d’un millimètre. Elle marmonna une incantation qui résonna dans le crâne d’Alanya comme un sort sombre, dangereux et néfaste. Cette fois-ci, c’était elle qui allait intervenir, une lueur de crainte sincère brillant dans ses yeux lorsqu’elle se décida à ouvrir sa bouche. Morgane, quant à elle, immobile et silencieuse depuis que la Grande Prêtresse le lui avait demandé, perçu l’inquiétude de son amie et l’arrêta net dans son élan.

– Tu n’as rien à craindre, commença-t-elle doucement, avec un ton qui se voulait rassurant. Bien qu’à moi aussi ça me semblait être un sort néfaste, ça n’en est pas un. Elle détourna la tête pour contempler l’Ancienne elfe à l’œuvre avant de poursuivre. Il s’agit d’une magie elfique ancestrale, oubliée par nos générations, mais très efficace et utilisée sans nul doute depuis des siècles, avant l’ascension de notre empire.

Alanya décida de faire confiance à son amie. Après tout, il s’agissait de la plus érudite et de la plus sage des mages de sa génération, qui a montrée au cours de sa vie une connaissance précise et large de la magie comme aucun autre n’a été capable de le faire. Elle recula d’un pas, pour revenir à sa position initiale, pendant que le rituel continuait. L’auteur du sort ne cessa pas de répéter en boucle l’incantation, et pendant quelques longues et interminables secondes pour les deux femmes qui assistaient au spectacle, perdant espoir à chaque seconde, rien ne se produisit. L’elfe fini par relever d’une dizaine de centimètres le bâton rouge vif, sans qu’aucune réaction n’ait pu être visible.

Puis enfin, lentement, un filet sortit du torse de Jupiter, à l’endroit exact où se trouvait le bout inférieur du bâton. Le filet était noir, fin et semblait impalpable, comme s’il n’avait aucune densité, telle une aura. Lui avait-elle enlevée son aura noire? se demandèrent les deux femmes. Cette idée fut rapidement chassée de leur esprit, personne n’avait réussi à extraire une aura noire sans ôter la vie à son porteur, or Jupiter respirait encore.

Le filet s’enroulait maintenant autour du bâton, grimpant légèrement jusqu’à atteindre la main de l’elfe, puis la dépassant pour atteindre l’autre bout, où se trouvait le rubis taillé, avant d’être absorbée par la pierre précieuse. Rapidement, ce que les mages prirent pour l’aura noire de Jupiter se détacha de son corps pour être définitivement avalé. L’instant qui suivi ne laissa pas là place au doute où à l’incertitude, à peine le filet avait complètement été détachée du corps de Jupiter, qu’il reprit connaissance et se redressa sur son lit. L’œil fatigué, il scruta néanmoins autour de lui, et écarquilla grand les yeux à la vision de la grande silhouette vêtue de rouge.

– C’est à toi que je dois d’être conscient, n’est-ce pas? le ton qu’il venait d’employé n’était pas agressif, mais Alanya ne savait pas si c’était dû à son état de fatigue, où s’il voulait vraiment s’adresser de cette manière à l’elfe. Elle opina du chef pour acquiescer, puis il reprit. Tu dois avoir besoin de moi pour m’avoir soigné. Comme pour la question d’avant, elle opina du chef pour la seconde fois. En quoi vais-je t’être utile? Cette fois-ci, elle répondit de vive voix.
– J’agis sur ordre de l’Impératice qui a besoin de nos pouvoirs. Bien que je sache que tu ne t’occupe pas des affaires de l’empire, tu as maintenant une dette envers moi. Elle arborait un sourire en coin que Jupiter perçu. Il ne savait pas ce qu’elle avait derrière la tête mais il ne posa pas de question.
– Et bien soit, comme tu le souhaite. Je te suivrais. Mais ma dette est envers toi, et non l’empire, ne l’oublie pas.
– J’ai pour simple mission de te ramener au palais impérial. Je ne suis pas au courant de ce qu’elle a en tête. Elle marqua un temps de pause, son air devenant moins sérieux, avant de poursuivre avec un sourire. La date butoir n’est que dans quelques jours, tu auras le temps de reprendre tes esprits.
– Je n’ai jamais eu besoin de repos, ce n’est pas aujourd’hui que je vais changer ça. Il lui rendit son sourire. Alanya, Morgane, je vous remercie de vous être occupées de moi, je suis désolé de vous avoir infligé cette corvée.
– Ce n’est rien, répondit Morgane. Je n’ai pas beaucoup d’occupation, avoua-t-elle, depuis que j’ai été attaquée, à part l’entraînement…
– Pour ma part, depuis quelques jours j’ai pu découvrir de nombreux sorts de soins dans les livres de la bibliothèque de Daline.

Ils parlèrent comme ça pendant de longues minutes, lorsque Morgane posa une question qui lui brûlait les lèvres depuis qu’Alanya avait prononcé le nom « Ashelya ».

– Excusez ma question indiscrète, dit-elle en regardant l’elfe dans les yeux, mais j’ai entendu Dame Alanya vous appeler par le nom d’un clan dont je n’ai jamais entendu auparavant. Le clan « Ashelya », est-il récent?
– Vous êtes Morgane Shine, la célèbre magicienne, et vous n’avez jamais entendu parler des Ashelya?
– Je n’ai eu que très peu de contact avec l’extérieur ce dernier quart de siècle.
– Je vois, dans ce cas, il est effectivement récent à vos yeux. Les Ashelya fêteront leurs vingt ans l’an prochain. Mais il ne s’agit pas d’un clan à proprement parler, ni d’une famille. Ashelya est la fille aînée de l’Impératrice, qui a fêtée ses quinze ans l’année de la création de cette communauté. Communauté créée pour assurer la protection de la princesse, qui d’après la Grande Prêtresse de l’époque, était en danger. Le chef des Élites Noires, Madava, souhaitait se servir du sang impérial pour invoquer Traerar, le dragon de jade. Il lui fallait du sang impérial arrivé à maturité, ajouta-t-elle en voyant le regard interrogateur de Morgane. L’Impératrice étant trop bien protégée, cette cible n’était pas atteignable, et Yuna a dû penser la même chose. Elle a demandé à l’Impératrice de s’occuper de la protection de la princesse. C’est ainsi que l’idée de la garde d’Ashelya est née.
– Combien de membre comporte votre clan? demanda Morgane, curieuse et intrigué par ce clan qui semble puissant.
– À l’origine, nous étions dix membres, triés sur le volet. Notre symbole, elle désigna le rubis sur son bâton, représente chacun des membres. Un pétale par membre encore en vie.
– Les pétales entourent et protègent le cœur, comme vous le faites avec la princesse?
– Pas exactement, répondit-elle. La princesse Ashelya est désormais une de nos membres à part entière. Obéissant aux mêmes ordres et les exécutants comme tous les autres de la garde.
– Et vous avez en face de vous la gardienne en chef des Ashelya, dit soudainement Jupiter. Zantetsukia d’Ashelya, ancienne commandant en chef des armées impériales, responsable de la sécurité du palais de l’Impératice, Maître des Ashelya.
Les mots prononcés furent suivi d’un silence de stupeur et de respect. Alanya connaissait les Ashelya et leur histoire, cela faisait partie des connaissances qu’elle a reçu de son ancien maître, mais elle ignorait qui était à la tête de ce groupe d’élite.
Zantetsukia, l’Ancienne. Ce nom suffisait à terrifier les pires criminels et hors là lois. Des renégats de la puissance de Korgnal détalent devant cette femme. Et pour cause, sa réputation de tueuse cruelle et insensible se vérifiait dès qu’elle devait intervenir en personne. Yuna l’avait prévenue. « Ne te met jamais Zantetsukia à dos, pour aucune raison que ce soit. Si tu sors du droit chemin, elle sera là pour te le faire payer », mais qui serait assez fou pour se mettre une puissance comme celle-là contre soi ? pensa-t-elle. Elle se ressaisit et lança un regard vers Jupiter qui l’observait depuis le début du silence.
– J’ai remarqué que vous avez parlé d’une dizaine de membres, alors que votre symbole n’affiche que quatre pétales, demanda Morgane.
– Comme je vous l’ai dit, les pétales ne concernent que les vivants, nous ne sommes à présent que quatre Ashelya, même si certains ne sont plus aussi actifs qu’auparavant, conclut-elle en appuyant un regard noir et sévère en direction de Jupiter, qui ne répondit rien à cette phrase qui lui était destinée.
Alanya se dégagea la gorge, avant de demander à son tour.
– Comment avez-vous retrouvé Jupiter? Personne ne savait où il se trouvait.
L’elfe ne répondit pas, elle fixait calmement le portail, et ce fut Jupiter qui prit la parole, au grand étonnement des deux autres jeunes femmes. Zantetsukia ne détourna pas ses yeux, mais on pouvait distinguer un léger sourire en coin, qui n’avait rien de discret de là où se trouvait le jeune homme.
– Alors tu as mis la marque sur moi aussi. Il n’y avait rien de joyeux, de gentil où de sévère dans sa voix. Elle était neutre comme si cela n’avait aucune importance. Important ou non, qu’il soit en colère ou même qu’il ait une quelconque rancœur, il savait qu’elle ne pouvait refaire machine arrière. Zantetsukia pivota la tête sur le côté.
Ses yeux rouges écarlates ciblaient à présent celui qui venait de parler. Son sourire disparut et son air sérieux revint dans un même mouvement. Elle avait cette façon particulière, bien à elle de communiquer. Lentement, silencieusement et calmement, c’était sa manière de parler à ses interlocuteurs. Elle acquiesça d’un léger signe de tête.
– Tu as été marqué, comme tout le monde, le soir de ton entrée dans la garde d’élite de la princesse.
Morgane et Alanya, silencieuses et discrètes, se lancèrent des regards stupéfaits. Bien qu’elle ne connaisse pas encore la puissance de ce clan, la puissante mage pouvait parfaitement l’imaginer quand elle voyait qui en était à sa tête. La Grande Prêtresse, quant à elle, connaissait parfaitement les exploits de ce clan qui avait défait Madava, le chef des Élites noires. Mais jamais elle n’avait soupçonné que son ami en avait fait partie. Elle ne put garder pour elle une question qui lui brûlait les lèvres.
– Je connais le nom des neufs membres d’origine des Ashelya, le seul m’étant inconnu était Zantetsukia, et le tiens n’y figure pas, je suppose que tu ne te faisais pas appeler Jupiter. En voyant sa réaction, elle sut qu’elle avait raison.
– Tu as raison, Alanya. Je ne me faisais pas appeler comme ça. Je ne servais que dans les missions d’assassinat, ce qui me permit d’être inconnu aux yeux de tous les membres du conseil impérial. Seul les Ashelya et l’Impératrice connaissaient mon visage et mon nom.
– Pour quelle raison as-tu agis de cette manière ? interrogea Morgane.
– Depuis quelques années, mon nom était connu pour être une Aura Noire du côté de l’empire. Mais au fil du temps, je ne suis devenu qu’une Aura Noire, comme les autres. Le conseil ne me faisait plus confiance, et Daline ne me confiait plus de missions. L’Impératice, Zantetsukia et Yuna furent les seules à avoir confiance en moi. Zantetsukia me proposa de rentrer chez les Ashelya, mais quand la rumeur se répandit, le conseil impérial lui ordonna de m’exclure. Nous avons siégé en petit comité avec l’Impératice et Yuna proposa la solution que nous finîmes par adopter.
Alanya regardait son ami en buvant chaque parole de son explication. Morgane avait la même attitude que la Prêtresse, attendant impatiemment la suite. Jupiter continua sans être interrompu, bien que les deux femmes souhaitèrent lui poser bon nombre de question.
– Je me faisais appeler Elerinne d’Ashelya, pour les missions. Les membres m’appelaient Jupiter d’Ashelya.
– Jupiter était un de mes trois lieutenants. Son Aura Noire nous a permis d’apprendre comment contrer Madava et ses troupes, et d’en finir avec cette menace.
– Trois lieutenants ? Demanda Morgane. Pour une unité de seulement dix membres?
– Nous formions trois groupes de trois, lors des missions périlleuses, repris Jupiter. Seul Zantetsukia agissait en solitaire. Il faut reconnaître que tu n’as jamais eu de soucis, ajouta-t-il à l’attention de sa supérieure. Elle confirma en faisant un signe de la tête.
– Elerinne d’Ashelya, l’assassin rouge. Comme Lysanna. Tu l’as modelée à ton image, n’est-ce pas? Alanya n’attendit pas de réponse avant de poursuivre. Tu t’es servi d’elle depuis que tu lui as sauvé la vie.
– C’est un peu plus compliqué que ça n’y paraît. Elerinne est un prénom féminin, comme tu as pu le remarquer. Lors de mes missions d’assassinat, j’envoyais Lysanna, ainsi que dans toutes les autres missions ou je devais montrer mon visage. Seuls les membres étaient au courant de ça, précisa-t-il.
– Tu as fait de sa vie un bain de sang, tu n’avais pas le droit d’agir de cette façon. Et vous avez cautionnez le fait qu’une gamine se fasse passer pour une Ashelya, dit-elle à l’attention de Zantetsukia.
– Jupiter la cadrait extrêmement bien, et son travail était remarquable, je n’avais rien à en redire. Certes au début je n’étais pas trop complice de cette pratique, mais elle se révéla efficace.
– Ce n’est pas important pour le moment, Alanya, dit Morgane, la coupant dans son élan alors qu’elle s’apprêtait à répondre. Nous aurons une discussion avec elle plus tard. Zantetsukia, vous avez parlé de quatre membres en vie et d’une marque. Serait-il possible de savoir de quoi vous parlez?
Jupiter releva la manche du t-shirt qu’il portait et pointa du doigt son épaule droite. Une marque semblable au rubis écarlate du bâton de Zantetsukia, noire cette fois-ci, était ancrée dans la peau. Les quatre pétales et le coeur rond respectaient les mêmes proportions que sur le bâton.
– Ceci est la marque que chaque Ashelya se fait gravé sur l’épaule droite, commença Jupiter. Elle est magique et évolue dès que l’un de nous meurt.
– Tu es trop bavard, cela ne les regarde pas, ajouta d’un ton tranchant l’elfe. Jupiter se renfrogna et baissa sa manche en accompagnant son geste d’un regard énervé.
Zantetsukia salua les trois mages avec le respect qu’elle a pour eux. Elle précisa à Jupiter qu’elle passerait ici dans trois jours pour l’audience avec l’Impératrice. Elle se dirigea vers le portail, en leur tournant le dos et marchant d’un pas sûr à vitesse ni lente ni rapide.
– Tous les Ashelya sont marqués, n’est-ce pas ? demanda-t-il avant qu’elle ne franchisse le portail. Elle s’arrêta et répondit froidement à cette question, sans prendre la peine de se retourner.
– Oui, tous sans exception.
– Tu es capable de savoir où nous nous trouvons, tous les trois, à tout moment?
– La princesse Ashelya ne peut rien contre, c’est un ordre direct de l’Impératice. Pour toi, c’est différent, mais j’ai pu suivre la plupart de tes déplacements ces dix-neuf dernières années. Cependant, lorsque tu changes de monde, je ne sens plus rien.
– Et pour lui ? ajouta-t-il lentement, réprimant une remarque. Il semblait sur le point d’éclater, de ne pas pouvoir retenir sa colère après ce que venait de lui annoncer Zantetsukia.
– Il a réussi à se défaire de l’influence de la marque. Je n’ai moi-même pas été capable de cette prouesse. En revanche, j’ai bien peur que le pacte fonctionne encore car il reste quatre pétales. Je ne peux savoir où il se trouve, je suis désolé. L’Ancienne Elfe était sincèrement désolée. Pour la première fois, elle montrait une limite à ses pouvoirs à un membre de son clan, et elle détesta cette sensation. Un sentiment de gêne la parcouru, et elle se remit à avancer en direction du portail, sans ajouter un mot.

Alanya se tourna ensuite vers Jupiter, un regard embarrassé, et commença à lui expliquer ce qu’il s’était passé dans le monde des humains peu après qu’il ait perdu connaissance, n’omettant aucun détail du rapport que lui avaient fait Uriel et Shika.
– Ils en avaient après une fille nommée Alyson, qui est une de tes amies, précisa-t-elle car ce prénom était courant dans le monde des humains.

Jupiter mit du temps à répondre, perdu dans ses pensées. Son visage n’affichait aucune émotion, il était froid, toute trace de sourire ayant disparue. Son regard était vide, ses yeux noirs se posaient à tour de rôle sur Alanya puis sur le portail.

– Je reviendrais dans la soirée, finit-il par dire, soudainement. Je dois parler à Shika le plus rapidement possible.
– Cela devra attendre, répondit la Grande Prêtresse, d’un ton sec. Il y a plus important encore que l’intrusion dans ton monde. Jupiter la regarda d’un air supérieur. « Qu’est-ce qui pouvait être plus important qu’une intrusion dans mon monde de trois hommes prêts à tuer tous mes amis ? ». Alanya poursuivit, comme si elle venait de lire dans les pensées du jeune homme. Nous sommes parvenus à un accord avec les comtés de Miist, de Gharves et des Humberland. Nous allons accueillir tous les habitants et guerriers de ces comtés dans la ville dès les premiers mouvements des troupes des Elites Noires.
– Même de Miist ? demanda Jupiter, surpris de voir que ce comté a accepté la proposition.
– Oui, même Miist a reconnu le danger que représentaient les Elites Noires. Pendant que tu étais inconscient, Shika a réussi la mission que nous lui avions confiée. Il a pu rencontrer Gordius, grâce à Romy, et tenir une conférence sur ce que nous lui proposions. Il a tenu à venir en discuter avec l’Impératrice en personne, mais n’étant pas disponible, il a eu à faire au conseil des mages. Romy et Calya y ont participés aussi.
– Comment se fait-il qu’ils aient pu avoir une place au conseil ?
– Romy y a été invité par Gordius qui semble avoir une grande confiance en lui, bien qu’il ne soit arrivé que depuis peu à l’académie de Miist. Shika devait y participer, car Gordius voulait qu’il explique la version qu’on lui avait rapportée, mais vu que tu n’étais pas en état, je l’ai envoyé dans le monde des humains pour veiller sur eux. La place étant vacante, j’ai obligé le conseil à laisser siéger Calya, en tant qu’Aura Blanche.
– Le conseil t’a laissée faire ?
– Il n’était pas favorable, mais j’ai su trouver les arguments. Alanya parlait sérieusement, elle n’avait plus son sourire que lui provoquait le retour de Jupiter.
– Qui ont été ?
– Ce n’est pas important pour le moment. Tout ce que tu dois savoir, c’est que l’Impératrice a mis à disposition des moyens humains et matériels pour surveiller les mouvements dans différentes régions de l’empire. Nous serons informés dès qu’ils se déplaceront.
– Tu parlais d’accueillir les habitants des grandes villes, mais où vont-ils loger, comment vont-ils se nourrir ? Malgré toutes tes prévisions pour faire agrandir la ville depuis des années, ça ne sera pas suffisant.
– J’ai eu le droit à la même remarque de la part de Gordius. Ce que j’ai fait ne se limite pas à ce que vous voyez. Toute la ville a été refaite en souterrain, ainsi que dans les sous-sols des montagnes. Les murailles ont étés renforcées à cinquante mètres sous terre, et rebâtie tout autour de Daline. Nous pouvons actuellement recevoir près de trois fois notre population actuelle, soit plusieurs centaines de milliers de personnes. Concernant la nourriture, certains paysans à qui j’avais demandé de réfléchir à une solution pour conserver la nourriture s’occupent depuis plusieurs récoltes à ne faire pousser que des légumes qui se conservent. Nous avons une bonne réserve dans un bâtiment gigantesque au sous-sol, et qui continue d’être alimenté encore maintenant, plus que jamais.

Jupiter ne put s’empêcher de sourire à la Grande Prêtresse. Même si l’Impératrice régnait sur tout son empire avec une grande indulgence, une intelligence remarquable, une générosité très appréciée et une gentillesse qui faisait sa popularité, elle n’anticipait pas autant que le faisait Alanya.
– Alanya, je ne te savais pas aussi prévoyante.
– En tant que régente de Daline, il me fallait avoir un coup d’avance sur ceux qui veulent lui nuire.
– Tu as la même façon de voir les choses que Yuna, intervint Morgane, d’un air nostalgique.
– J’ai été son apprentie pendant de nombreuses années, je te rappelle.
– As-tu autre chose à me dire, ou puis-je aller voir Shika ?
– Une dernière chose, oui.
– Fais-vite alors, j’ai perdu assez de temps comme ça.
– Je suis heureuse que tu t’en sois sorti.

Jupiter fit un signe de tête pour remercier Alanya et en profita pour saluer les deux magiciennes avant de disparaître en un instant.

>>